On ne fabrique pas de l’hydroxychloroquine en faisant bouillir des épluchures de pamplemousse et de citron

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L’hydroxychloroquine est un médicament qui a fait la une depuis le début de la pandémie due à la Covid-19. Plébiscité dans un premier temps par des médecins comme le remède pour venir à bout du virus, son usage a été suspendu par les autorités sanitaires, dans plusieurs pays, en raison de son inefficacité et la crainte de ses effets indésirables.

Dans ce contexte, une vidéo publiée sur YouTube fait croire que l’on peut produire de l’hydroxychloroquine chez soi (à la maison) avec la peau de citrons et de pamplemousses. La vidéo est mise en ligne le 23 août 2021 par l’internaute « Mama natural and beyond », qui compte 43.000 abonnés. Elle cumulait au 25 janvier 2022, plus de 1.242.000 vues et plus de 5000 commentaires (capture d’écran 0).

Capture d’écran 0 sur la Page YouTube « Mama natural and beyond »

Dans la vidéo, l’auteur qui s’exprime en anglais, explique entre autres que, pour fabriquer l’hydroxychloroquine maison super facile et très efficace, il faut d’abord peler les pamplemousses et les citrons, récupérer la peau, les découper en morceaux puis porter le tout à ébullition. Après ébullition, réduire le feu et laisser mijoter pendant 3 heures en gardant le couvercle au-dessus au risque de laisser l’hydroxychloroquine s’évaporer. Enfin, laisser refroidir complètement, filtrer et transférer dans un bocal en verre propre et le conserver au réfrigérateur.

Capture d’écran de la vidéo publiée sur Tik Tok

Une vidéo plus courte, d’une durée de 2 min 46 min véhiculant la même information a également été partagée sur Tik Tok par cet internaute (ici) et largement diffusée dans les groupes WhatsApp. L’auteur dans cette vidéo s’exprime quant à lui en français.

Petites précisions sur la quinine, la chloroquine et l’hydroxychloroquine

Sous la vidéo publiée sur YouTube, on peut lire la description suivante en anglais, (capture d’écran 1) que nous avons traduite en français avec l’outil Google Traduction (capture d’écran 2).

Capture d’écran 1 réalisée sur la Page YouTube (En Anglais)

A tort, dans plusieurs pays, notamment en Afrique, plusieurs arbres, écorces d’arbres, arbustes ou feuilles comme le neem, gnimon*, ehlinvi*, aloma* sont assimilés à la quinine ou présentés comme contenant de la quinine. La principale raison de cette assimilation est leur forte amertume. Mais tel n’est pas le cas.
(* dénomination en mina de certaines plantes utilisées en pharmacopée traditionnelle au Togo)

Capture d’écran 2 réalisée sur la Page YouTube (Traduction en Français)

Tout d’abord, contrairement à ce qu’affirme l’auteur de la vidéo, il existe une différence entre la quinine et l’hydroxychloroquine. La quinine est un alcaloïde naturel antipyrétique, analgésique et surtout, antipaludique. ecotree.green, un site internet dédié à la botanique et aux arbres, précise que la quinine est un produit naturel extrait des écorces d’un arbre endémique au Pérou dénommé Cinchona. Il était utilisé depuis des siècles par les autochtones pour traiter le paludisme et faire baisser la fièvre.

Mais, au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, une molécule de synthèse a été créée reproduisant les mêmes effets que la quinine : c’est la chloroquine. La Chloroquine est donc un « (…) substitut synthétique de la quinine ; la chloroquine est entrée dans la pratique clinique pour lutter contre le paludisme après la seconde guerre mondiale, en 1947, et fut mise sur le marché en France sous le nom de Nivaquine en 1949. », précise l’article.

Par ailleurs, d’après les spécialistes, l’utilisation de la chloroquine a entrainé des effets indésirables, qui ont conduit à son remplacement par l’hydroxychloroquine (1) pour le traitement palustre à partir de 1955.

D’un point de vue scientifique, l’hydroxychloroquine est une molécule voisine de la chloroquine. Encore appelée sulfate d’hydroxychloroquine ou sulfate de 2-[[4-[(7-chloro-4-quinolyl) amino]penty]éthylamino]éthanol d’après son nom scientifique, il se présente un solide cristallin incolore, soluble dans l’eau à au moins 20 %. Le médicament est vendu sous plusieurs dénominations en fonction des laboratoires (1, 2). Il est utilisé en rhumatologie et comme antipaludéen. La chloroquine quant à elle présente une structure de type 4-amino-quinoléine. L’hydroxychloroquine ne diffère d’elle que par un groupe hydroxyle (OH) en bout de chaîne. (1)

La Société Française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT), dans un document titré « Chloroquine et hydroxychloroquine dans la prise en charge du COVID-19 », publié le 30 mars 2020 par Elsevier, (une entreprise d’analyse de données qui aide les institutions, les professionnels de santé et des sciences à améliorer leurs performances pour le bien-être de l’humanité,) sur son site internet explique que « La chloroquine (Nivaquine®) et son dérivé hydroxylé l’hydroxychloroquine (Plaquenil®) sont des médicaments anciens aux propriétés antipaludiques. » Mais leur usage s’est progressivement restreint à cause de l’apparition de souches de Plasmodium falciparum résistantes à la chloroquine. L’hydroxychloroquine est utilisée comme anti-inflammatoire et immunomodulateur et est indiquée dans le traitement de certaines maladies auto-immunes, telles que le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde.

Il faut noter que, l’hydroxychloroquine est utilisée au Togo dans le protocole de traitement de la Covid-19. Toutefois, Docteur Damien EKOUE-KOUVAHEY, médecin généraliste, interrogé par Togocheck le 19 janvier 2021 précise que son utilisation en automédication est déconseillée par les autorités sanitaires car elle peut entraîner des effets secondaires graves.

En somme, la quinine est un composé naturel extrait d’un arbre spécifique qui pousse dans les Andes (Amérique du Sud/ Pérou) et dénommé « Cinchona » ou plus anciennement dans sa localité d’origine « Quina-Quina ». L’écorce de cet arbre est utilisée depuis des siècles pour traiter le paludisme. Par contre, l’hydroxychloroquine et la chloroquine ne sont pas produits naturellement. Ce sont des molécules de synthèse, fabriquées en laboratoire. Et contrairement aux informations véhiculées dans la vidéo, rien ne prouve que l’hydroxychloroquine ou de la quinine peut être extraite à partir des épluchures de pamplemousse et citron bouillis.

Ce que contiennent les peaux d’agrumes

Selon les recherches (1, 2), les pelures de citron et de pamplemousse contiennent de la vitamine C et surtout des terpènes comme le limonène, le squalène etc. Les terpènes font partie de notre quotidien, puisqu’ils constituent plusieurs produits courants. Extraits des peaux d’agrumes, ils sont utilisés comme solvants dans l’industrie alimentaires, de nettoyage, cosmétique, du bois, etc.

Togocheck a retrouvé en l’occurrence, cette étude doctorale qui recense la liste des constituants les plus importants des huiles essentielles issues des peaux de différents agrumes et leur taux. La quinine ou l’hydroxychloroquine n’y figurent pas.

Par ailleurs, les usages (analgésique, anesthétique, antiarythmique, antibactérien, antipaludique, antimicrobien, antiparasitaire, antipyrétique, antiseptique, antispasmodique, antiviral, astringent, bactéricide, cytotoxique, fébrifuge, fongicide, insecticide, nervine…) attribués par l’auteur de la vidéo à la quinine et dont on peut bénéficier à travers la recette partagée, sont au contraire ceux des terpènes présents dans la peau des agrumes, à en croire cet article titré « Terpènes d’Agrumes » publié par Ataman Chemicals sur son site internet.

Prenez garde à cette recette !

Le magazine français Femme Actuelle, dans un article publié le 1er avril 2019, fait une liste de manières d’utiliser les pelures d’agrumes, notamment dans un usage domestique quotidien, mais aucun usage pour en extraire de la quinine ou son dérivé l’hydroxychloroquine n’y figure.

Professeur Honoré KOUMAGLO spécialiste de biochimie à la Faculté des Sciences de l’Université de Lomé à la retraite, met en garde contre cette recette qui selon lui est fausse. « Attention ! Cela n’est pas vrai. L’hydroxychloroquine est une molécule. Cela n’a rien à voir avec les zestes de pamplemousse ou de citron », a-t-il déclaré.

Docteur Joseph Fortunak, professeur de chimie et de sciences pharmaceutiques à l’Université Howard, interrogé par le média américain de vérification, Lead Stories, a indiqué que « PERSONNE n’a jamais fabriqué d’hydroxychloroquine en les (ndlr : écorce de citron, pamplemousses, oranges etc.) faisant bouillir ensemble. »

« Mes étudiants de premier cycle font bouillir des écorces d’agrumes dans de l’eau, puis les « distillent à la vapeur » pour isoler le limonène. Ils ne fabriquent jamais d’hydroxychloroquine comme sous-produit. Ce processus que mes étudiants font en laboratoire est bien connu, bien compris, et tout le monde sait qu’il n’y a aucun composé lié à distance à l’hydroxychloroquine généré dans cette opération. (…) Moi et mes étudiants en recherche (PhD) avons fabriqué de l’hydroxychloroquine en laboratoire. Les procédés utilisés pour fabriquer l’hydroxychloroquine ne sont en aucun cas liés à l’ébullition des pelures d’agrumes dans l’eau. », a précisé le professeur.

National Geographic, dans un article (cité plus haut), met en garde contre les dangers liés à l’infusion de plantes ou écorces d’arbres. « (…) nombre de personnes considèrent que les infusions sont un choix plus sûr que celui de prendre des médicaments produits par l’industrie pharmaceutique. Or ce n’est pas toujours vrai. Lorsque vous mettez une substance naturelle comme l’écorce de Cinchona dans de l’eau bouillante, ce n’est pas seulement la matière voulue qui est extraite mais aussi tous les produits chimiques contenus dans la plante. Ceci peut constituer un véritable danger. »

En conclusion,

Il n’existe aucune preuve qu’en faisant bouillir des peaux de pamplemousse et de citron, le liquide obtenu soit de l’hydroxychloroquine. Contrairement aux idées reçues, la quinine est un produit naturel extrait d’une plante appelée « Cinchona » qui pousse au Pérou en Amérique du sud. La chloroquine et l’hydroxychloroquine sont quant à elles des molécules de synthèse fabriquées en laboratoire et ne se retrouvent pas à l’état naturel.

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