Preuves insuffisantes pour affirmer que les produits défrisants causent les fibromes utérins

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Sur les réseaux sociaux, la capture d’écran d’un texte indiquant avoir trouvé une étude menée aux Etats-Unis qui établit un lien entre les défrisants et les fibromes utérins est largement partagée. (Voir image ci-dessous)

Message (Capture d’écran) relayé sur les réseaux sociaux

D’après les recherches effectuées par Togocheck, la capture d’écran en question est une portion d’un article publié (ici) le 18 novembre 2016 par le site d’informations français, le Nouvel Obs (L’OBS). Ce dernier rapportait les propos d’un internaute en ces mots « J’ai trouvé cet article à cette adresse. Il présente une étude réalisée aux Etats-Unis sur le lien entre utilisation de produits défrisants et fibromes utérins. Inquiétant, non ? ». Mais selon d’autres recherches, il s’avère que l’adresse mentionnée par l’internaute dans les propos rapportés par le média français est un site qui n’est plus valide.     

Capture d’écran de l’article publié par le Nouvel Obs en 2016 et duquel est tiré l’image relayée sur les RS (encadré en rouge)

Ce message n’est pas le premier du genre à circuler sur la toile ou via les réseaux sociaux. Une recherche via l’outil Google avec les mots clés « fibrome+utérin+défrisant+étude », nous a permis de retrouver plusieurs articles publiés sur différents sites internet, surtout africains (ici, ici, ici, ici, ici et ici), qui rapportent la même information en prenant pour source l’étude américaine.

L’étude dont parle la publication existe. Publiée dans l’American Journal of Epidemiology (ici) le 10 janvier 2012, elle a été réalisée par des chercheurs de l’Université de Boston et de la Harvard Medical School aux Etats-Unis sur une cohorte de 23.580 femmes. Elle se fondait sur la présence dans les produits défrisants d’actifs considérés comme des perturbateurs endocriniens, auxquels les femmes sont particulièrement sensibles avant la puberté.

Ce qu’on sait des défrisants et des fibromes

Les fibromes utérins sont des tumeurs bénignes formées de tissu musculaire lisse qui se développent au niveau de l’utérus. Elles se présentent sous forme de petites masses circulaires. Selon leur localisation exacte, on distingue les fibromes sous-muqueux, interstitiels et sous-séreux. (Voir Illustration de Santé-Le Figaro) Les fibromes peuvent se localiser sur tous les types d’organes, cependant on les rencontre le plus souvent au niveau de l’utérus, explique le magazine sante.journaldesfemmes.fr, dans un article publié sur son site internet le 10 juin 2021 (ici).   

Illustration portant sur les différents types de fibromes utérins ; Source : Santé-LeFigaro.fr


La cause exacte de l’apparition des fibromes n’est pas connue. Le magazine Passeport Santé, dans un article publié le 13 décembre 2021, explique que leur genèse serait le fruit d’un ensemble de facteurs génétiques, hormonaux et environnementaux. « Il semble que le fibrome ait pour origine une seule cellule de la paroi utérine qui subit une mutation génétique et commence à se multiplier de façon incontrôlée. Par la suite, les œstrogènes (hormones féminines) agissent sur ce fibrome et stimulent sa croissance. L’hérédité semble aussi jouer un grand rôle. Si une mère a eu un fibrome, sa fille présente plus de risque d’en avoir aussi », peut-on lire dans l’article.

Le Manuel MSD Version pour professionnels de la santé précise dans une publication sur les fibromes sur son site internet (ici) que « Les fibromes utérins sont les tumeurs pelviennes les plus fréquentes, elles surviennent chez près de 70% des femmes de 45 ans. Cependant, de nombreux fibromes sont petits et asymptomatiques. Environ 25% des femmes blanches et 50% des femmes noires développent finalement des fibromes symptomatiques. Les fibromes sont plus fréquents en cas d’indice de masse corporelle élevé. Les facteurs potentiellement protecteurs comprennent le fait d’avoir des enfants et le tabagisme. » Le manuel dans sa documentation n’a établi aucun lien avec l’utilisation des défrisants.

Image illustrant les différents types de fibromes utérins ; Source : MSDManuals.com

Quant aux défrisants, ils se présentent généralement sous forme d’une crème épaisse. Le produit défrisant est un composé chimique dont le principe actif est le plus souvent un agent alcalin auquel sont ajoutées des huiles et émulsions. Le défrisage consiste donc à modifier la texture des cheveux, notamment celle de la kératine qui la compose, à l’aide de produits chimiques. Le but étant de ‘’casser le cheveu’’ pour le rendre plus lisse. Une raison d’ailleurs qui justifie que le défrisage soit très répandu au sein des communautés noires dont l’un des caractéristiques sont les cheveux crépus.      (1, 2)   

Mais, l’utilisation des défrisants n’est pas sans dangers. Le premier survient lors de l’application, notamment dans le cas des défrisants à base d’agents alcalins. Ce qui justifie la recommandation de toujours porter des gants lors de la manipulation. Le second est que l’application directe des défrisants sur le cuir chevelu peut l’abimer en occasionnant des brûlures.

Par ailleurs, le procédé comporte des risques également pour les cheveux. Tiana, coiffeuse experte pour la plateforme digitale Ma Coiffeuse Afro, cité par le blog spécialisé Marie Claire, indique que « Hormis le fait que la chevelure ne retrouvera jamais sa forme naturelle, le défrisage casse la fibre capillaire, empêche le cheveu de bien repousser, et peut entraîner des démangeaisons et des irritations au niveau du cuir chevelu. »  

Abondant dans le même sens, le site internet diouda.fr, spécialisé dans les conseils en soins de beauté explique : « En attaquant la structure même des protéines de la kératine,le défrisage affaiblit le cheveu. Le cuir chevelu comme le cheveu ne fixent plus correctement l’eau. Ils se déshydratent.  Des pellicules sèches peuvent apparaître ».           

Bien qu’ils bénéficient généralement d’une autorisation de mise sur le marché qui garantit leur innocuité, tout produit défrisant doit être utilisé et conservé dans les conditions requises décrites sur sa notice d’utilisation.

Défrisage et développement des fibromes utérins : lien avéré ?

Togocheck a retrouvé des publications citant une interview accordée par le Professeur Agyeman Badu Akosa, pathologiste cellulaire et consultant en bien-être, au journal hebdomadaire ghanéen The Mirror. D’après le médecin, de nombreuses crèmes lissantes contenaient des produits chimiques perturbateurs endocriniens (EDC) qui avaient tendance à détruire le système endocrinien féminin, y compris les hormones, les œstrogènes, les projections et les follicules.   

« Je ne suis pas esthéticien, mais je peux vous dire que beaucoup de fibromes que nous obtenons sont le résultat de ces crèmes défrisantes que les femmes utilisent. Ce qui est risqué, c’est que ces produits lissants soient appliqués sur les cheveux des enfants. Vous voudrez peut-être que votre fille soit belle, mais le résultat final est dévastateur. Les fibromes dans la race noire continuent de croître parmi les femmes africaines ou les femmes d’origine africaine au fil des ans. À 25 ans, beaucoup de femmes attrapent des fibromes, et c’est une source d’inquiétude », peut-on lire dans lesdits articles (ici, ici). 

L’étude menée par les chercheurs aux Etats-Unis est arrivée à la conclusion selon laquelle le défrisant provoquerait des fibromes utérins, la puberté précoce et des problèmes urinaires. D’apprès les observations des chercheurs, ces situations seraient dues aux composants oestrogéniques contenus dans les défrisants qui interfèrent avec le système hormonal.

Mais il s’agit à ce jour de la seule étude qui ait abordé le sujet. Et malgré ces hypothèses, les chercheurs sont prudents dans leurs conclusions en notant que « (…) bien que notre étude soulève l’hypothèse que l’utilisation de défrisants est associée à un risque accru de léiomyomes utérins, nous ne pouvons pas exclure la possibilité qu’une plus grande ascendance africaine, censée augmenter la prédisposition génétique aux léiomyomes utérins explique une partie ou la totalité de l’association constatée. Des études futures sont nécessaires pour confirmer si l’utilisation de défrisants capillaires et les léiomyomes utérins sont effectivement associés. »

Antoine Petit est dermatologue à l’hôpital Saint-Louis à Paris et s’est penché sur les études publiées par les chercheurs américains sur la question. Joint au téléphone par le journal L’OBS, il indique  dans le même article d’où l’inquiétude partagée sur les réseaux sociaux est tirée que « L’étude montre une très faible corrélation entre l’usage de ces produits et la présence de fibromes chez les femmes. Mais elle ne va pas plus loin. […] Et il faut faire attention : une étude de corrélation, ça n’est pas une étude de causalité. ». Plus loin, il poursuit en préconisant qu’il faudrait chercher davantage cette prévalence des fibromes utérins chez les femmes noires sur le terrain de la génétique avant de conclure que « On ne peut pas affirmer à l’heure actuelle que les produits défrisants favorisent ou causent des fibromes chez les femmes noires. »

Docteur Pedro-Ayaovi Essi, gynécologue-obstétricienne contactée par Togocheck affirme que les causes mêmes des fibromes ne sont pas encore connues. D’après la gynécologue, dire que les défrisants causent le fibrome utérin est un faux propos et que l’étude mise en avant sur la toile a été réalisée dans le but de réaliser une corrélation entre les défrisants et les fibromes utérins. Mais elle n’a pas été poussée ; il y a ainsi une faible corrélation sans preuve de causalité se justifie-t-elle. Toutefois les fibromes utérins peuvent être traités de plusieurs façons, rappelle la spécialiste.

D’après mayoclinic.org, dans un article publié le 16 septembre 2021, « Bien que les chercheurs continuent d’étudier les causes des fibromes, peu de preuves scientifiques sont disponibles sur la façon de les prévenir. La prévention des fibromes utérins n’est peut-être pas possible, mais seul un petit pourcentage de ces tumeurs nécessite un traitement. Mais, en faisant des choix de vie sains, comme maintenir un poids santé et manger des fruits et légumes, vous pourrez peut-être réduire votre risque de fibrome. »  

En conclusion…

Il est clair qu’il existe réellement une étude sérieuse qui dresse une probable corrélation entre l’utilisation des produits défrisants et la survenue des fibromes utérin. Mais, dans l’état actuel ces hypothèses sont insuffisantes et des observations complémentaires sont nécessaires pour dresser un lien de causalité effectif entre lesdits produits défrisants et les fibromes utérins.

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