Une vidéo diffusée sur TikTok affirme qu’un investisseur togolais, Ecobank Asset Management Togo, aurait racheté 198 milliards de francs CFA de la dette publique du Sénégal, soit près d’un tiers des titres récemment émis par le Trésor sénégalais. Selon la vidéo, cette opération se produit alors que le Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, rejette toute restructuration de la dette avec le Fonds monétaire international (FMI). Mais après vérification, aucune preuve ne confirme que cette filiale d’Ecobank a réalisé un tel achat.
Une vidéo virale sur TikTok
La vidéo en question a été publiée le 25 février 2026 par le compte TikTok @comactu1. D’une durée de 1 minute et 21 secondes, elle est intitulée : « Une solidarité africaine inattendue. Le togo efface une partie de la dette du sénégal ».
La narratrice y affirme qu’un investisseur Togolais, présenté comme Ecobank Asset Management Togo, aurait racheté 198 milliards de francs CFA de dette du Sénégal, soit près d’un tiers des titres récemment émis par le Trésor. Selon la narration, cette opération représenterait un geste inédit de solidarité financière africaine, alors que le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko refuse de renégocier la dette du pays avec le FMI.

Au 9 mars 2026, la vidéo totalisait plus de 103 800 vues, 7 827 mentions “J’aime”, 310 commentaires, 631 enregistrements et 617 partages. À la même date, le compte @comactu1 comptait plus de 225 600 abonnés et 1,4 million de mentions “J’aime”.
Le 25 février 2026, plusieurs autres comptes TikTok ont également relayé la même vidéo en reprenant les mêmes affirmations.
Cependant, cette affirmation est trompeuse. Aucune preuve ne confirme qu’Ecobank Asset Management Togo a racheté 198 milliards de FCFA de dette du Sénégal, contrairement à ce que soutient la vidéo.
Aucune preuve qu’Ecobank Asset Management Togo a racheté cette dette
Le 10 mars 2026, l’équipe de Togocheck a contacté l’auteure de la vidéo pour connaître la source de ses affirmations. Mais, nous n’avons obtenu aucune réponse de sa part. L’analyse de son compte montre qu’elle publie principalement des vidéos d’actualité politique et économique liées au Sénégal. Elle évoque aussi régulièrement les positions du Premier ministre Ousmane Sonko.
Pour vérifier l’origine de l’allégation, nous avons effectué une recherche à partir des mots-clés “Ecobank Asset Management+Togo+198 milliards de francs CFA+rachat dette publique du Sénégal“. Cette recherche nous a conduit notamment à un article publié le 18 février 2026 par le quotidien économique britannique Financial Times et titré « Le Sénégal a une mystérieuse offre d’obligations togolaises ».
L’article explique que le Sénégal traverse une période de fortes tensions financières et que certains investisseurs ont acquis une partie de ses titres de dette sur le marché régional de l’UEMOA. Selon le journal, sur les 510 milliards de francs CFA d’obligations et de bons du Trésor émis par Dakar depuis le début de l’année sur ce marché, environ un tiers aurait été attribué à des investisseurs basés au Togo, la deuxième plus petite économie de l’UEMOA.
Contacté par le Financial Times, le groupe bancaire panafricain Ecobank, dont le siège est à Lomé, a d’ailleurs précisé que sa filiale togolaise n’a pas participé à cette émission de dette sénégalaise. La banque a toutefois indiqué que sa filiale Ecobank Sénégal reste un acteur important du marché financier local.
Cependant, l’article ne mentionne ni l’identité de cet investisseur ni le montant de 198 milliards de francs CFA attribué à Ecobank Asset Management Togo comme coût de l’opération.
Entre spéculations et démentis, un acheteur à l’identité floue
Plusieurs médias sénégalais et internationaux, notamment Jeune Afrique, ont relayé l’information publiée par le Financial Times, citant ce dernier comme source. Certains articles évoquent la Société de gestion et d’intermédiation (SGI) du groupe Ecobank, basée à Lomé, comme possible acheteur de ces titres. Toutefois, cette hypothèse reste une spéculation, car le Financial Times lui-même ne précise pas l’identité de l’investisseur.
D’autres institutions financières présentes au Togo, comme la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) ou Oragroup, ont également été évoquées dans les analyses médiatiques, sans confirmation officielle.
Selon Sanslimitesn, la SGI du groupe Ecobank, basée à Lomé, est l’acheteur évoqué. Elle affirme soutenir le Sénégal, mais selon Jeune Afrique, son rôle est surtout d’intermédiaire pour des investisseurs régionaux ou internationaux, avec une attention particulière portée à la BOAD et à son président Serge Ekué, qui chercherait à éviter un défaut de paiement du pays.
Outre les clarifications du Groupe Ecobank à Financial Times, nous avons consulté les canaux de communication officiels du Groupe, ceux de ses filiales au Sénégal et au Togo ainsi que plusieurs médias locaux. À ce jour, ni Ecobank, ni sa filiale de gestion d’actifs n’ont annoncé publiquement avoir réalisé cet achat. De même, aucune communication officielle des autorités des deux pays ne confirme l’identité d’un quelconque acheteur de ces obligations de la dette sénégalaise. Par ailleurs, aucune autre institution n’a revendiqué être à l’origine de cette acquisition.
Le 11 mars 2026, l’équipe de Togocheck a également contacté Ecobank Togo via sa page Facebook afin d’obtenir des précisions. Mais l’institution n’a pas donné suite à notre sollicitation.
Un achat d’obligations n’est pas un “effacement de dette”
Autre élément trompeur de la vidéo : elle affirme que cette opération aurait « effacé » une partie de la dette du Sénégal. Or, il ne s’agit pas d’un effacement de dette, mais d’un achat d’obligations ou de bons du Trésor.
Selon la définition de l’Autorité des marchés financiers (AMF), une obligation est un titre de dette émis par un État, une entreprise ou une collectivité pour emprunter de l’argent sur les marchés financiers.
Concrètement, lorsqu’un investisseur achète une obligation, il prête de l’argent à l’État. Et l’État lui rembourse ce montant à l’échéance, avec des intérêts. Il s’agit donc d’un investissement financier, et non d’un don ou d’un effacement de dette.
Un contexte de fortes tensions financières au Sénégal
La vidéo évoque néanmoins un élément réel : la situation financière du Sénégal. Comme mentionné dans la vidéo, le Premier ministre Ousmane Sonko a effectivement déclaré que la dette publique du pays reste « soutenable », tout en rejetant l’idée d’une restructuration avec le FMI.
Selon un article publié le 09 janvier 2026 par RFI, « Le pays fait face à une dette publique vertigineuse évaluée à 132% du PIB par le FMI. En 2026, près de 20% des recettes du Sénégal serviront à payer rien que les intérêts de la dette, soit une part conséquente du budget de l’État.
Si le Premier ministre, Ousmane Sonko, reconnaît des difficultés budgétaires, “une situation presque catastrophique”, dit-il, alors que le pays fait face à une dette publique vertigineuse, héritée de l’administration précédente, le chef du gouvernement persiste et signe : le Sénégal est en mesure de rembourser sans restructurer sa dette, notamment via un programme de rationalisation des dépenses et des recettes budgétaires.»
Dans ce contexte, l’État sénégalais s’est davantage tourné vers le marché financier régional de l’UEMOA pour financer ses besoins budgétaires. « Selon la synthèse mensuelle publiée par l’organisation régionale UMOA-Titres, le Sénégal a mobilisé 745,8 milliards de francs CFA sur le marché primaire des titres publics au cours des deux premiers mois de l’année. Le pays prévoit de lever 4 132 milliards de francs CFA sur ce marché en 2026, et les premières opérations indiquent une progression notable vers cet objectif. », précise le média sénégalais sentv.sn.
Le Sénégal utilise ces émissions pour refinancer ses échéances et réduire la pression budgétaire. Les adjudications sont souvent sur souscrites, ce qui montre l’intérêt pour la dette sénégalaise.
Conclusion
L’affirmation selon laquelle un investisseur, Ecobank Asset Management Togo, aurait acquis près de 198 milliards de FCFA de la dette sénégalaise n’est confirmée par aucune source crédible. Les informations disponibles indiquent seulement qu’un investisseur basé au Togo aurait acquis une partie des obligations émises par le Sénégal, sans que son identité soit connue.
En revanche, l’achat d’obligations ou de bons du Trésor correspond à un prêt consenti à l’État, que celui-ci devra rembourser avec intérêts à l’échéance. Il ne s’agit donc ni d’un don ni d’un effacement de dette.