Une image accompagnée d’un extrait sonore de reportage, relayée sur Facebook début mars 2026, prétend montrer des pratiques de maltraitance dans un lieu présenté comme le camp de prière de Kpové du pasteur Noumonvi Dodji Paul. Selon l’auteur de la publication, des fidèles atteints de troubles mentaux y seraient enchaînés et exposés aux intempéries pendant de longues périodes.
Le contenu de la vidéo
“DOSSIER LOUMONVI. COMMENT LES FIDÈLES MALADES SONT TRAITÉS, ENCHAÎNÉS SOUS LE SOLEIL ET LA PLUIE PENDANT DES ANNÉES [sic]”, est le commentaire qui accompagne la vidéo.
L’image est une capture d’écran d’une vidéo montrant un campement rudimentaire en extérieur, situé dans une zone rurale au sol en terre battue, avec des arbres en arrière-plan. Au centre, une personne est assise au sol sous un abri précaire constitué de bâches en tissus clairs. Son visage est flouté afin de préserver son anonymat. Elle semble démunie et est entourée d’objets du quotidien, notamment un sceau noir, un petit gobelet couvert rouge et divers ustensiles. Un émoji représentant une main pointée attire l’attention sur ses pieds, suggérant une possible entrave ou une condition physique particulière.

Plusieurs inscriptions exprimant une condamnation explicite, apparaissent en surimpression dans la vidéo. On peut y lire notamment, “KPOVÉ CHEZ PASTEUR NOUMONVI”, “DEPUIS PLUS D’UN AN, DE JOUR COMME DE NUIT”, ou encore “NON À LA TORTURE HUMAINE”, écrit en rouge et noir.
Dans le coin inférieur droit, on voit une photographie incrustée montrant le pasteur Noumonvi Dodji, vêtu d’un costume et tenant un micro.
Le reportage, en français, ainsi que les interviews, réalisées en langue éwé puis traduites, dénoncent les conditions de vie et les pratiques dans un camp de prière dénommé « Jésus est la solution » au Togo, où plus d’une centaine de personnes souffrant de troubles psychiatriques seraient présentes. Certaines d’entre elles seraient enchaînées après y avoir été conduites par leurs familles.
Certains des commentaires sous la publication indiquent qu’il s’agit d’une ancienne vidéo datant d’il y a cinq ans.
Postée le 9 mars 2026 par Hotsui Joboku, la publication cumulait au 1er avril 2026, environ 17 000 vues; 271 mentions “J’aime », 139 commentaires et 90 partages. À ce jour, le compte de l’auteur compte plus de 119 000 abonnés.
Une séquence ancienne, sortie de son contexte
L’équipe de Togocheck a contacté l’auteur de la publication le 10 mars 2026 afin d’obtenir des précisions sur l’information. Mais il n’a donné aucune réponse à nos demandes.
Dans la description de son profil, le titulaire du compte indique être concepteur et promoteur de la marque Hotsui, qu’il met en avant sur son compte. Il y partage des contenus variés, notamment sur l’actualité togolaise, ainsi que des vidéos remettant en question les pratiques de certaines personnalités politiques ou religieuses. Il diffuse également des vidéos de conseils de santé.
Les vérifications montrent toutefois que les images devenues virales ne sont pas récentes.
Une recherche d’images inversées permet de retrouver la même vidéo publiée sur TikTok le 2 février 2026 par un compte relayant des documentaires. La vidéo dure 1 minute 29 secondes. Et sa description indique qu’il s’agit de personnes atteintes de troubles mentaux, « condamnées à être enchaînées… ». Toutefois, la vidéo n’indique pas que ces images proviennent du camp de prière situé à Kpové, chez le pasteur Dodji Noumonvi. Devenue virale, elle cumule plus de 3,5 millions de vues depuis sa publication.
Une recherche avec des mots clés permet de retrouver une version plus longue de cette vidéo. Il s’agit en réalité d’un reportage de 43 minutes et 25 secondes, mis en ligne le 20 novembre 2025 sur YouTube, intitulé « Au Togo, ces malades mentaux vivent un calvaire ».

Son visionnage intégral a permis de confirmer que les images proviennent bien du camp de prière « Jésus est la solution », situé à Kpové, dans la préfecture de Haho. La séquence devenue virale sur les réseaux sociaux apparaît précisément à partir de la 4e minute du reportage. Ce dernier documente les conditions de vie de personnes atteintes de troubles mentaux dans ce centre.
Plusieurs comptes sur TikTok (1,2,3,4) et Facebook (1,2) ont également republié cette vidéo.
Des pratiques déjà documentées depuis plusieurs années
Une autre recherche en ligne a permis de retrouver des rapports d’ONG, de journalistes et d’organisations internationales. À ce titre, l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) a publié, le 15 octobre 2018 à Berne, un rapport intitulé « Protection et soins psychiatriques pour les victimes de la traite des êtres humains au Togo », qui fait état de ces conditions.
Ce rapport explique que, dans certains camps de prière au Togo, les personnes souffrant de troubles mentaux sont parfois enchaînées à des arbres pendant des semaines, voire des mois. Il précise que cette pratique est liée à la croyance selon laquelle ces troubles auraient une origine spirituelle ou démoniaque. Le document mentionne explicitement que le camp de prière « Jésus est la solution » fait partie des sites observés dans ce contexte.
Le magazine Society, dans un reportage réalisé au Togo, apporte davantage de précisions sur les conditions de détention des malades mentaux au camp de prière de Kpové. Selon cet article, environ 200 personnes y sont maintenues, certaines étant enchaînées à des arbres ou à des blocs de béton dans l’attente d’une guérison spirituelle. Le traitement repose principalement sur la prière et la délivrance. Puisque les troubles sont interprétés comme liés à des forces spirituelles.

Des fidèles ayant requis l’anonymat que l’équipe de Togocheck a rencontré à Lomé au mois de mars, nous expliquent qu’il s’agit d’une ancienne vidéo. Une autre fidèle, en nous confiant avoir accompagné des proches parents à des séances de prière dans ce centre, indique que les responsables du camp ont depuis construit de nouveaux abris pour accueillir les personnes atteintes de troubles mentaux.
Selon les fidèles, ces personnes ne seraient pas contraintes de rester une fois leur état de santé amélioré. Ils précisent également que les patients jugés instables ou agressifs peuvent parfois être enchaînés, afin de prévenir d’éventuels incidents ou blessures, en raison de la forte affluence sur les lieux.
Au-delà du cas précis de Kpové, la situation des personnes atteintes de troubles mentaux au Togo reste marquée par un manque de structures spécialisées et un accès limité aux soins. Cette réalité pousse de nombreuses familles à se tourner vers des solutions alternatives, notamment religieuses ou traditionnelles.
Au camp de Kpové, la situation aurait évolué depuis ces images virales
Le 30 mars 2026, la rédaction de Togocheck a contacté par téléphone le centre d’appel du camp de prière « Jésus est la solution » via un numéro figurant sur son site officiel. Le médecin-psychologue ATIVI Koffi Sagnan a confirmé qu’il s’agissait d’une ancienne vidéo datant de 2015. Il a également précisé que les faits présentés dans ce reportage ne reflètent pas fidèlement la réalité actuelle.
Selon lui, le camp avait initialement accueilli des personnes atteintes de troubles mentaux avec des moyens limités, en leur apportant un accompagnement basé sur la prière et une assistance de base. Avec l’augmentation du nombre de patients, les capacités d’accueil ont été dépassées. Ce qui avait conduit à l’installation temporaire de certains malades dans des espaces provisoires, en attendant la construction d’infrastructures adaptées. Ces faits remontent à la période 2014-2015.
«Aujourd’hui, le centre dispose d’environ 200 cellules individuelles réparties en deux départements et prend en charge plusieurs centaines de patients, sans qu’aucun ne soit laissé sans abri.», explique-t-il. Le responsable précise que l’admission des patients se fait strictement en fonction des capacités disponibles. En l’absence de cellules libres, les familles sont invitées à repartir avec leur proche afin d’éviter qu’il reste à l’air libre, ce qui pourrait représenter un risque dans ce lieu très fréquenté.
« Et si un malade mental agresse quelqu’un, cela représente un autre risque. Nous n’avons pas cette assurance-là. Donc nous prenons les malades selon le nombre de cellules que nous avons disponibles. D’accord. On n’excède jamais », a-t-il poursuivi.
Il ajoute que le recours aux chaînes ne concerne pas tous les patients, mais uniquement ceux jugés agressifs, principalement les plus jeunes. Les personnes âgées de plus de 60 ans ne sont, quant à elles, pas admises. Des discussions sont également en cours avec des spécialistes afin d’identifier des alternatives à l’usage des chaînes, dans le but d’améliorer les pratiques de prise en charge, avec le soutien éventuel des autorités.
Des recherches complémentaires nous ont également conduits vers des sites d’informations togolaises, où plusieurs articles relatent la célébration des 20 ans d’existence du camp de prière « Jésus est la solution » en 2022. Ces articles décrivent les infrastructures et l’espace d’accueil du camp, notamment l’abri destiné aux personnes atteintes de troubles psychologiques.
« D’une capacité d’accueil de plus de 10 milles personnes, le camp « Jésus est la solution » (…) comprend également un logement de 200 chambres destiné aux personnes atteintes de troubles psychologiques.», explique l’article publié par Togobreaking News le 13 novembre 2022.
Fondé et dirigé par l’évangéliste Paul Dodji Noumovi, le camp de prière “Jésus est la solution” est un centre religieux situé dans la localité de Kpové, à environ 15 à 17 km de Notsé, dans la préfecture de Haho, au Togo. Il constitue un lieu de rassemblement spirituel dédié à la prière, à la guérison et à la délivrance et la prédication de l’Évangile.
Le camp accueille régulièrement des fidèles venus du Togo et de l’étranger lors de grandes sessions de prière et de séminaires religieux, pouvant réunir plusieurs milliers de participants. Au fil du temps, il s’est développé en un site comprenant différentes infrastructures, comme les espaces de culte, d’hébergement, des services sociaux. A ce jour, ce camp s’impose comme l’un des principaux centres religieux de ce type au Togo.
En définitive
La vidéo montrant des personnes enchaînées dans un camp de prière à Kpové est authentique. En revanche, ces images ne sont pas récentes. Si elles documentent des pratiques du camp de prière « Jésus est la solution » déjà dénoncées à une période donnée, elles ne reflètent pas nécessairement sa situation actuelle, tel qu’il fonctionne aujourd’hui.