Selon une vidéo virale sur TikTok, la Côte d’Ivoire occuperait la deuxième place des pays africains les plus endettés auprès du Fonds monétaire international (FMI). Ce classement serait basé sur une liste publiée par l’institution, selon la même source. Elle soutient également que les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), auraient remboursé toutes leurs dettes et se développeraient désormais sans financement extérieur.
Mais après vérification, ces affirmations sont partiellement vraies et largement trompeuses.
Une vidéo virale aux affirmations tranchées
La vidéo en question a été publiée le 22 février 2026 par le compte TikTok @mental_declic99. D’une durée de 14 minutes et 42 secondes, elle est accompagnée de la légende : « L’AES avance, la Côte d’Ivoire classée 2ᵉ des pays les plus endettés auprès du FMI ».
La vidéo est un photomontage divisé en trois sections horizontales. Dans la section supérieure, apparaît le logo de la Confédération de l’AES. Dans la section centrale, on observe à gauche un portrait en couleur d’Alassane Ouattara, président de la République de Côte d’Ivoire. À droite figure le portrait en noir et blanc de l’intervenant, qui s’exprime devant un micro. Le logo du Fonds monétaire international (FMI) apparaît également en bas à gauche de cette section. Dans la section inférieure, le drapeau de la Côte d’Ivoire sert d’arrière-plan au bas de l’image.

Dans son propos, l’auteur développe une lecture politique et économique que nous avons résumé comme suit :
D’une part, les pays fortement endettés dépendent des financements extérieurs pour stabiliser leurs budgets et financer leurs infrastructures, ce qui les placerait dans une situation de dépendance économique durable. À l’inverse, les pays de l’AES auraient choisi une voie souverainiste : refus des prêts, mobilisation des ressources internes, valorisation des richesses nationales (comme l’uranium) et appel au patriotisme économique.
De plus, selon ses explications, la dette extérieure affaiblit la souveraineté politique et économique, tandis que l’autonomie financière garantit un développement plus digne et durable. Il appelle enfin les jeunesses africaines à exiger une rupture avec un système qu’il qualifie de néo-colonial.
Au 27 mars 2026, la publication totalisait plus de 86 000 vues, 2 535 mentions «J’aime», 150 commentaires, 368 enregistrements et 862 partages. À la même date, le compte suivait une seule personne, comptait plus de 206 400 abonnés et a reçu environ 1,5 million de mentions « J’aime ».
Une version plus courte de 55 secondes de la même vidéo a été publiée sur la chaîne YouTube IB SADJO TV. Des versions similaires ont également circulé sur Facebook et TikTok fin février 2026.
L’auteur de la publication, contacté le 12 mars 2026 afin d’obtenir davantage d’informations sur les propos avancés, n’a pas répondu à nos sollicitations.
L’examen du compte de l’auteur permet de constater qu’il diffuse des analyses des questions politiques sur des thématiques liées à la finance, à la diplomatie et à la sécurité. Les sujets qu’il aborde sont généralement relatifs aux relations entre la France et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), la géopolitique internationale ainsi qu’à l’actualité récente liée aux tensions entre Israël, les États-Unis et l’Iran.
La Côte d’Ivoire parmi les plus endettés… mais sans classement officiel
Une recherche par mots-clés sur Google avec la requête « La Côte d’Ivoire est-elle vraiment le deuxième pays africain le plus endetté auprès du FMI ? » a conduit à un article publié le 25 janvier 2026 sur le site d’actualités kényan Tuko.co.ke. Celui-ci rapporte, à partir d’un classement, que la Côte d’Ivoire apparaît en deuxième position parmi les pays africains ayant les encours de crédit les plus élevés auprès du Fonds monétaire international. Selon cet article, qui s’appuie sur des données compilées en janvier 2026 à partir de la base du FMI, l’Égypte occupait la première place avec plus de 6,1 milliards de droits de tirage spéciaux (DTS). Elle est suivie de la Côte d’Ivoire avec environ 3,6 milliards de DTS. Suivent, le Kenya et le Ghana.

Concrètement, ces chiffres correspondent au “crédit en cours” encore nommé en anglais : “credit outstanding”, soit le montant que les pays doivent encore rembourser au FMI.
La recherche a également permis d’identifier plusieurs autres médias en ligne ayant publié la même information courant février 2026. C’est le cas du média en ligne, La Nouvelle Tribune. On peut y lire : « Au 20 février 2026, l’Égypte totalise 5,89 milliards de dollars de prêts (équivalent DTS), plaçant le pays en tête du classement africain. La Côte d’Ivoire suit avec 3,63 milliards, puis le Kenya (2,94 milliards), le Ghana (2,84 milliards) et l’Angola (2,50 milliards).»
Contactée le 25 février 2026 via son formulaire, La Nouvelle Tribune a précisé que la liste avait été établie par leur rédaction à partir des données du FMI, et non par le FMI lui-même.
Nous avons confronté les chiffres mentionnés dans les classements de ces sites au tableau des données du FMI, et les montants correspondent.
Mais contrairement à ce que laisse croire la vidéo, le FMI ne publie aucun classement officiel des pays les plus endettés auprès de lui. En effet, l’institution met simplement à disposition des données actualisées et ce, par ordre alphabétique. Les classements observés dans les médias sont donc des interprétations basées sur ces données qui sont susceptibles de changer régulièrement selon les décaissements et remboursements.
Autrement dit, dire que la Côte d’Ivoire occupe la deuxième place des pays africains les plus endettés peut être ponctuellement vrai. Mais ce n’est pas une position officielle ni stable.
Les pays de l’AES ne sont pas “sans dettes”
La vidéo affirme également que les pays de l’AES : le Mali, le Burkina Faso et le Niger n’auraient plus de dettes envers le FMI et se développeraient désormais sans recourir à des financements extérieurs. Mais, cette affirmation est fausse.
Les données du FMI montrent que ces pays ont toujours des crédits en cours. Pour avoir un ordre de grandeur, selon le tableau intitulé “Évolution totale des crédits en cours auprès du FMI du 1er mars 2026 au 17 mars 2026”, le Burkina Faso doit 343 620 000 dollars, le Mali doit 363 135 840 dollars et la dette du Niger est de 410 792 000 dollars.

Source : Fichier Excel FMI à date
On y voit clairement que l’Egypte est toujours en tête, suivi de la Côte d’Ivoire, mais que le Mali, le Niger et le Burkina Faso figurent bel et bien dans la liste
Pour le Burkina Faso, l’institution a validé le 18 février 2026, une nouvelle revue du programme économique, ouvrant la voie à un décaissement d’environ 33,2 millions de dollars. Ce nouveau crédit porte le total du soutien financier accordé à cette date par le FMI au titre de l’accord FEC à environ 165,8 millions de dollars. Ce décaissement faisait suite à une audience du Directeur général adjoint du FMI, Kenji Okamura avec le Capitaine Ibrahim Traoré à l’issue duquel il a déclaré « Je réaffirme le soutien et l’engagement du FMI aux côtés du Burkina Faso. (…) ».
Le pays continue donc de recevoir des financements. En 2025, des médias de vérification comme Togocheck et Benbere ont démonté l’affirmation selon laquelle le Burkina Faso aurait remboursé l’intégralité de sa dette extérieure.
Le Mali aussi, contrairement aux affirmations virales, n’est pas exempt de dettes vis-à-vis du FMI. Les données disponibles montrent que le Mali n’a pas remboursé entièrement ses prêts auprès du FMI et continue d’avoir des encours de crédit, même s’ils peuvent être relativement faibles comparés à d’autres pays africains.
Par ailleurs, le 29 novembre 2024, AFP Factuel et le 3 février 2025, Togocheck ont infirmé une publication virale sur les réseaux sociaux qui prétendait que le Mali avait remboursé l’ensemble de sa dette et était devenu un pays « sans dettes ».
Quant au Niger, les données du FMI et des publications spécialisées indiquent que le pays dispose encore d’encours de crédit auprès de l’institution, et qu’il continue à rembourser ses dettes précédentes. L’idée selon laquelle le Niger serait totalement libéré de toute dette n’est donc pas fondée.
En février 2026, le FMI a approuvé environ 91 millions de dollars de financement pour le Niger à l’issue d’examens de programmes en cours, y compris la Facilité élargie de crédit (ECF) et la Facilité pour la résilience et la durabilité (RSF).
Comprendre le système de “la dette” des Etats et le financement du FMI
La vidéo repose sur une opposition simplifiée entre deux catégories de pays. D’un côté, des États dits « endettés », présentés comme dépendants et de l’autre, des pays qualifiés de « souverains », supposément affranchis de toute aide extérieure. Mais, cette grille de lecture est réductrice et ne reflète pas la complexité des mécanismes économiques en jeu.
Comme l’explique le ministère de l’économie en France sur son site internet, le rôle du FMI « consiste alors à soutenir les pays qui font appel à lui en raison des difficultés financières qu’ils rencontrent en leur octroyant des prêts destinés à garantir leur solvabilité. L’objectif de cette intervention est d’empêcher l’éclatement d’une crise financière et sa contagion à l’ensemble du système financier mondial. Le FMI joue en quelque sorte le rôle de prêteur de dernier ressort du système financier international et apparaît ainsi comme la “banque centrale des banques centrales et des trésors publics”.
En réalité, le recours à l’endettement, notamment via des institutions comme le FMI, répond le plus souvent à des objectifs de stabilisation macroéconomique, de financement d’infrastructures ou de soutien à des politiques sociales. L’endettement public ne constitue donc pas, en soi, un indicateur de fragilité, mais un instrument de politique économique dont la pertinence dépend de ses modalités d’utilisation et de gestion.
Conclusion
L’affirmation selon laquelle la Côte d’Ivoire est le deuxième pays africain le plus endetté auprès du FMI est à nuancer. En effet, oui, le pays figure parmi ceux ayant les encours de crédit les plus élevés. Mais, non, il n’existe aucun classement officiel du FMI confirmant cette position.
Par ailleurs, les pays de l’Alliance des États du Sahel ne sont pas libérés de toute dette et continuent, pour certains, de recevoir des financements de l’institution. La vidéo repose donc sur des données réelles, mais interprétées de manière trompeuse.