Une publication relayée sur Facebook affirme qu’ Aliko Dangote a définitivement mis fin au commerce des pâtes de tomate chinoises au Nigeria grâce à la mise en service d’une importante usine de transformation de tomates.
Le message soutient que le Nigeria ne perdra désormais plus 360 millions de dollars par an en importations, que 50 000 agriculteurs bénéficient d’un revenu garanti correspondant au double du prix du marché et que cette initiative marque la fin de la dépendance du pays aux concentrés de tomates chinois. L’auteur met également en avant d’importantes retombées économiques pour le pays et présente ce projet comme un symbole de l’autosuffisance alimentaire en Afrique.
Ce message a été publié le 23 juin 2026 sur la page Facebook Entrepreneuriat et Investissement en Afrique. Il est présenté sous la forme d’un texte superposé à une image, intitulé : « DANGOTE VIENT DE METTRE FIN AU COMMERCE DE TOMATES CHINOISES AU NIGÉRIA — POUR DE BON ! ».
La publication est accompagnée de quatre images.

La première montre le milliardaire nigérian Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, participant à un panel du Forum économique mondial (World Economic Forum).
La deuxième montre une opération de déchargement massif de tomates fraîches dans une installation industrielle de transformation agricole. À gauche, l’arrière d’un camion blanc est surélevé et son plateau déverse un flot de tomates d’un rouge vif. Une fosse en béton, au premier plan, recueille les tomates ainsi déchargées. Un homme portant un t-shirt rouge, un chapeau jaune et des bottes blanches utilise un jet d’eau à haute pression pour pousser les tomates et nettoyer la rampe. En arrière-plan, à droite, une personne surveille l’opération.
La troisième image montre quatre lignes industrielles de réception et de lavage dans une usine de transformation de tomates à grande échelle. Des canaux métalliques remplis d’eau reçoivent et brassent les tomates afin d’assurer leur nettoyage.
La quatrième montre un système industriel de convoyage et de lavage à grande échelle, généralement utilisé dans les usines de transformation agroalimentaire pour acheminer des tomates fraîches. On y voit deux grands convoyeurs industriels en acier inoxydable traversant l’image en diagonale, de bas en haut. Leurs bandes transporteuses sont compartimentées par des séparateurs horizontaux, permettant de maintenir les fruits en place et d’éviter qu’ils ne roulent vers le bas pendant leur ascension.
Voici l’intégralité du texte publié :
« DANGOTE VIENT DE METTRE FIN AU COMMERCE DE TOMATES CHINOISE AU NIGÉRIA — POUR DE BON !
Selon TAKE STEP AFRICA, l’homme le plus riche d’Afrique, Aliko Dangote, a lancé la PLUS GRANDE usine de transformation de tomates du continent à Kano, au Nigeria, une opération de 20 millions de dollars qui produira 400 000 tonnes de pâte de tomate par an.
Le Nigeria perdait 360 millions de dollars chaque année en achetant des tomates en Chine. Cet argent reste désormais en Afrique.
50 000 agriculteurs nigérians ont désormais un revenu garanti. Les agriculteurs sont payés DEUX FOIS le prix du marché précédent.
L’usine couvre la superficie de 10 terrains de football avec 17 000 hectares de terres agricoles rattachées.
L’Afrique n’a pas besoin de mendier pour se nourrir.
L’Afrique n’a pas besoin de la pâte chinoise.
L’Afrique n’a pas besoin de l’approbation de l’Europe.
Quand les Africains investissent en Afrique — C’EST ce qui se passe.
Le monde devrait y prêter attention. [sic]»
Au 17 juillet 2026, la publication a recueilli 4 700 mentions «J’aime», 367 commentaires et 355 partages. À la même date, le compte de l’auteur comptait 150 000 abonnés et suivait 584 comptes. La publication a également été reprise le 23 juin 2026 par plusieurs comptes Facebook, qui ont partagé le même texte.
Il est vrai que le groupe Dangote a investi environ 20 millions de dollars dans une importante usine de transformation de tomates à Kano afin de réduire les dépendance du Nigeria aux importations de concentré de tomate. Mais, aucune preuve ne montre que cette usine a mis fin aux importations de concentré de tomate, notamment en provenance de la Chine.
Nos vérifications
Le 3 juillet 2026, la rédaction de Togocheck a contacté l’auteur afin de connaître la source de cette publication, mais il n’a pas répondu à nos sollicitations. L’examen de son compte montre qu’il publie principalement des contenus consacrés à l’économie, à l’entrepreneuriat et au développement en Afrique. Ses publications mettent en avant des actualités économiques, des projets d’infrastructures, des investissements publics et privés, ainsi que des portraits de chefs d’entreprise africains présentés comme des modèles de réussite.
Le compte diffuse notamment des publications sur le financement de projets énergétiques et d’infrastructures dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), les réformes du secteur minier au Mali, les opportunités d’investissement immobilier en Guinée ou encore la modernisation du transport interurbain au Sénégal. Il partage également des contenus consacrés à des personnalités du monde des affaires, telles que Aliko Dangote, Tony Elumelu ou encore Babou Yara, encore connu sous le nom de Dionké Yaranangoré, présenté comme le fondateur de Yara Oil.
Le compte relaie par ailleurs des citations attribuées à des entrepreneurs, des annonces concernant les activités de grandes entreprises africaines, comme le projet d’introduction de Dangote Cement à la Bourse de Londres, ainsi que des publications vantant les perspectives économiques du continent. Certaines publications évoquent également les ambitions industrielles d’Aliko Dangote, notamment dans les secteurs du ciment et de l’automobile.
En parallèle de ces contenus, le gestionnaire du compte invite régulièrement les entrepreneurs à le contacter afin de promouvoir leurs produits ou d’accroître leur visibilité sur les réseaux sociaux, en affichant un numéro de téléphone basé au Mali.
Dans ses propos, l’auteur de la publication cite Take Step Africa comme source. Une recherche sur Facebook à partir de ce nom a permis de retrouver le compte concerné ainsi que la publication en question, mise en ligne en anglais le 18 juin 2026.
Sur son profil, Take Step Africa (TSA) se présente comme une agence mondiale d’innovation qui « façonne les politiques, le pouvoir, la censure, la surveillance et les systèmes de contrôle ». Elle affirme réunir des conteurs, des technologues, des entrepreneurs, des investisseurs, des scientifiques, des éditeurs, des designers, des start-up ainsi que des « malfaisants », selon les termes utilisés dans sa description.
L’entreprise de Dangote couvre une partie du marché, sans stopper les importations
Pour vérifier toutes ces affirmations nous avons consulté les différentes plateformes de communication de l’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote. Nous n’avons trouvé aucune annonce affirmant que son entreprise de transformation de tomates couvre l’ensemble de la consommation locale de tomates au Nigeria ou qu’elle aurait mis fin définitivement aux importations de tomates, notamment en provenance de la Chine.
Une recherche Google à l’aide des mots-clés « Dangote a mis fin aux importations de tomates chinoises au Nigeria » renvoie vers plusieurs sources en ligne. Le premier article retrouvé a été publié le 16 mars 2016 par le média Financial Nigeria. Il confirme l’inauguration de l’usine de transformation de tomates du groupe Dangote à Kadawa, dans l’État de Kano.
L’investissement, estimé à environ 20 millions de dollars, avait pour objectif de transformer localement les tomates produites au Nigeria afin de réduire la dépendance du pays aux importations de concentré de tomate, principalement en provenance de la Chine. À son lancement, l’usine affichait une capacité de transformation d’environ 1 200 tonnes de tomates fraîches par jour. Le groupe Dangote ambitionnait ainsi de produire jusqu’à 400 000 tonnes de concentré de tomate par an.
Toutefois, cet objectif n’a jamais été pleinement atteint. Contrairement à ce qu’affirme la publication que nous vérifions, l’usine n’a pas mis fin aux importations de concentré de tomate au Nigeria. Si elle a contribué à renforcer la transformation locale, le pays a continué d’importer des produits dérivés de la tomate, notamment en provenance de la Chine. Dès ses premières années de fonctionnement, puis de façon récurrente, l’usine a fonctionné très en dessous de sa capacité. Cette situation s’explique notamment par des difficultés d’approvisionnement en tomates locales en raison des pertes post‑récolte, des maladies, des chaînes logistiques et stockage insuffisants ainsi que de la saisonnalité.
Abdulkarim Kaita, un ancien directeur général de l’entreprise, a révélé au quotidien économique BusinessDay que l’état de délabrement actuel de l’entreprise est le résultat de la négligence du gouvernement, qui a permis aux importateurs de concentré de tomates d’entrer dans le pays. « Celles qui viennent de Chine ne sont pas composées à 100 % de tomates ; ils y ajoutent toutes sortes d’ingrédients comme de l’amidon, de la farine, et à peine 10 % de tomates, ainsi que des colorants. Or, nous sommes conditionnés à utiliser des tomates 100 % naturelles et à acheter des tomates fraîches auprès de producteurs qui ne peuvent pas rivaliser », a-t-il déclaré.
L’usine existe toujours, mais les rapports de 2021 et des années qui ont suivi indiquent qu’elle n’a pas dégagé de bénéfices significatifs. Son problème structurel reste l’insuffisance chronique d’approvisionnement en tomates, ce qui contredit fortement les récits selon lesquels elle aurait « mis fin » aux importations de concentrés de tomate chinoise ou asiatique
Les importations chinoises n’ont pas cessé
La publication que nous vérifions affirme que Aliko Dangote a mis fin au commerce de tomates chinoises au Nigeria. Or, aucune source officielle nigériane, ni communiqué du groupe Dangote n‘a confirmé une telle affirmation. Les recherches montrent au contraire que le Nigeria continue d’importer du concentré de tomate, notamment de Chine et d’autres pays asiatiques.
Selon une publication du site spécialisé dans les données économiques et financières, Trading Economics, le Nigeria continue d’importer des tomates préparées ou conservées en provenance de la Chine. Les données indiquent qu’en 2024, ces importations représentaient environ 15,08 millions de dollars, ce qui contredit l’affirmation selon laquelle Dangote aurait mis fin aux importations chinoises. « Les importations nigérianes de tomates en provenance de Chine, préparées ou conservées (autrement que par du vinaigre ou de l’acide acétique), se sont élevées à 15,08 millions de dollars américains en 2024, selon la base de données COMTRADE des Nations Unies sur le commerce international », peut-on lire dans la publication.
Plusieurs analyses rappellent que les difficultés d’approvisionnement en tomates fraîches empêchent encore l’usine de fonctionner à pleine capacité à ce jour.
Le 6 mai 2026, l’agence de presse du Nigeria rapportait que les responsables de l’association des producteurs et transformateurs de tomates expliquent que la baisse de la production et les difficultés d’approvisionnement provoquent une hausse des prix, illustrant les contraintes persistantes de la filière.
Une enquête sur le secteur agricole au Nigéria publiée en avril 2024 indique que, malgré l’installation de plusieurs usines de transformation de tomates dans le pays, celles-ci ne fonctionnent toujours pas à pleine capacité en raison d’un approvisionnement irrégulier en tomates fraîches. Le document précise également que le Nigeria continue d’importer des produits dérivés de la tomate, notamment de Chine, d’Italie, des Pays-Bas et des États-Unis.
Une rémunération au double du prix du marché à 50 000 agriculteurs ?
Le groupe Dangote travaille avec des milliers de producteurs afin d’assurer son approvisionnement. Toutefois, l’effectif des 50 000 agriculteurs avancé par l’auteur et leur rémunération au double du prix du marché n’est pas tout à fait vrai. Selon un article du magazine Jeune Afrique publié le 16 mars 2016, au moment du lancement du projet, l’usine s’est engagée à collaborer avec 50000 fermiers pour l’approvisionnement en tomates fraîches. Toutefois, aucune source n’évoque une rémunération de ces agriculteurs, équivalant au double du prix sur le marché.
Toutefois, selon un article de l’agence Ecofin relatif à la suspension des activités de l’usine, en mai 2017, « Dangote Farms s’est associé à environ 8000 agriculteurs dans le cadre d’un accord de fourniture de tomates fraîches. Selon cet accord, la firme rachète aux agriculteurs leurs récoltes à hauteur de 700$ la tonne, contre 300$ en moyenne sur le marché local ».
L’entreprise proposait un prix supérieur à celui du marché afin de sécuriser les approvisionnements. Mais, cette rémunération en question ne concernait qu’un réseau d’agriculteurs selon une clause contractuelle ponctuelle et non 50 000 fermiers. Par ailleurs, les recherches d’image inversée effectuées à partir des images montrant le déchargement et la transformation de tomates fraîches, utilisées par l’auteur nous ont conduits vers plusieurs articles ayant utilisé ces images pour illustrer des contenus consacrés à la Dangote Tomato Processing Company et d’autres sujets liées au contexte de transformation de la tomate.
Au final
L’affirmation selon laquelle l’usine de transformation de tomates d’Aliko Dangote aurait mis un terme définitif aux importations de concentré de tomate chinois au Nigeria est infondée.
Depuis son inauguration, le projet a été confronté à des difficultés d’approvisionnement en tomates fraîches et n’a pas atteint durablement sa pleine capacité de production.
Par ailleurs, les données et rapports disponibles montrent que le Nigeria continue d’importer du concentré de tomate, notamment de Chine, même si les investissements du groupe Dangote contribuent à renforcer progressivement la transformation locale.
Enfin, même si le projet prévoyait de collaborer avec 50 000 agriculteurs, les informations disponibles sur une rémunération équivalant au double du prix du marché concernent plutôt un accord spécifique conclu avec environ 8 000 producteurs.