Une vidéo largement diffusée sur TikTok prétend montrer des arrestations de migrants en Tunisie.
Publiée le 5 juin 2026 par le compte Ouste kam’s, elle affirme illustrer une opération de rafle policière visant des migrants dans ce pays. La vidéo montre notamment deux hommes circulant à moto, vêtus d’uniformes avec l’inscription « DGM » dans le dos, poursuivant un jeune homme en fuite tenant un sachet noir à la main.
Des éléments textuels sont superposés à la vidéo. On peut lire en gros caractères « l’heure est grave en Tunisie », accompagnés de drapeaux tunisiens et d’emojis de visages en pleurs. Un autre message indique : « beaucoup de arrestation en Tunisie jusqu’a le 7 juin soyez prudent [sic]».
Au 26 juin 2026, la publication avait cumulé 165 800 vues, plus de 3 700 mentions « J’aime », 320 commentaires dont une majorité remet en question la réalité des faits tels qu’ils sont présentés, et 687 partages.

Dans le même contexte, un autre internaute s’est appuyé sur cette séquence pour produire une autre vidéo dans laquelle il s’exprime en mina et “appelle les Togolais vivant en Tunisie à rentrer au pays”. Il affirme notamment que les personnes noires seraient victimes de mauvais traitements dans le pays, contribuant ainsi à renforcer les inquiétudes relayées en ligne, malgré l’absence de preuves confirmant l’authenticité des faits présentés.
Cependant, d’après les vérifications effectuées par notre rédaction, il s’agit en réalité d’une vidéo sortie de son contexte, et non d’une séquence authentifiant des arrestations de migrants en Tunisie telles que décrites dans la publication.
Une vidéo tournée en République Dominicaine
Nous avons contacté l’auteur de la publication depuis le 9 juin 2026 afin d’obtenir des précisions sur les supposés incidents xénophobes en Tunisie. À ce jour, aucune réponse ne nous a été apportée.
L’analyse du compte TikTok à l’origine de la vidéo montre qu’il diffuse régulièrement des contenus à caractère sensationnaliste liés aux parcours migratoires des personnes noires vers l’Europe, notamment via des pays d’Afrique du Nord.
Nous y avons également retrouvé des vidéos mettant en avant la réussite de l’immigration pour certaines personnes. Certaines de ses publications affirment que des migrants ont effectivement réussi à rejoindre l’Europe en passant par la Libye tandis que d’autres montrent des personnes tenant des cartes en mains, laissant entendre qu’elles disposeraient d’un laissez-passer pour traverser.
Une recherche d’image inversée réalisée via Google Lens à partir d’une capture d’écran de la vidéo n’a pas permis d’authentifier la vidéo ni de lier la scène à un événement récent en Tunisie.

Cependant, une capture d’écran de la tenue de l’agent à moto, vêtu de l’uniforme noir avec l’inscription « DGM » dans le dos, montre que ce type d’uniforme est associé aux agents de l’immigration en République dominicaine (Dirección General de Migración).
Nos recherches nous ont permis d’identifier un article publié le 18 mai 2026 par la chaîne d’information dominicaine Noticia Sin. Cet article fait état d’opérations menées par cette agence et indique que la Direction générale des migrations en République Dominicaine a interpellé 3 794 étrangers en situation irrégulière et expulsé 3 276 vers Haïti lors d’opérations menées du 15 au 17 mai. L’article a été illustré par une photo qui montre des agents de la Direction générale des migrations dans la même tenue comportant le sigle DGM.
Nous avons également retrouvé des vidéos publiées sur Facebook dans lesquelles on identifie des agents portant la même tenue. Ces vidéos mentionnent l’arrestation de citoyens haïtiens à Saint Domingue en République dominicaine. Elles sont diffusées par la page “Des Haïtiens passant devant le musée « Neighborhood House »”, créée le 25 février 2026 et dont la section «À propos » indique : « La vie haïtienne à Saint-Doming n’est pas facile. »
Nous avons parcouru le site internet du ministère de l’intérieur tunisien ainsi que les canaux de la police tunisienne mais nous n’avons trouvé aucun uniforme des agents des forces de sécurité portant le sigle DGM. De même, en parcourant les articles de médias publiés sur la situation des migrants en Tunisie, nous avons constaté qu’aucune tenue portés par les agents des forces de sécurité ne correspond à celle qui figure dans la vidéo que nous vérifions.
La crise migratoire en Tunisie: une réalité
La crise migratoire en Tunisie est devenue un sujet largement relayé et commenté par les médias et les créateurs de contenus ces dernières semaines.
Selon le média indépendant Inkyfada spécialisé dans l’investigation et le journalisme de données, la Tunisie compte environ 50 000 à 60 000 résidents étrangers, représentant environ 0,5 % de la population totale. Parmi eux, les estimations font état d’environ 10 000 migrants subsahariens, dont une grande partie se trouve en situation précaire et irrégulière, notamment dans des zones de transit comme la région de Sfax.
Selon un article du journal français Libération publié le 27 Février 2023, les immigrés africains en Tunisie sont confrontés à un racisme en hausse. Le pays est régulièrement victime de violences et de tensions xénophobes, ciblant particulièrement les migrants originaires d’Afrique subsaharienne. Ces actes, qui se manifestent par des expulsions arbitraires, des agressions physiques et des discours de haine, sont attisés par un climat politique et institutionnel très tendu.
Un reportage de France 24, diffusé le 5 juin 2026 sur YouTube sous le titre « Tunisie : une migrante menacée de viol collectif » revient sur le même sujet. Dans cette édition consacrée à l’actualité africaine, la journaliste Lilia Blaise correspondante de France 24 en Tunisie explique que la vidéo en question n’avait pas encore été authentifiée. Toutefois, selon elle, plusieurs journalistes tunisiens ont pu établir qu’elle avait été tournée à Sfax, dans l’est du pays.
Cette même information a été relayée par un article de TV5Monde, Tunisie : la vidéo d’une migrante subsaharienne enceinte menacée, publiée le 6 juin 2026. Selon cet article, en Tunisie, une vidéo fait le tour des réseaux sociaux et illustre les violences que subissent quotidiennement les migrants subsahariens. Une femme migrante y est agressée physiquement à son domicile et menacée de viol collectif sous les yeux de son mari. L’article précise que selon les autorités tunisiennes, ces images datent d’il y a cinq ans.
Nous avons également retrouvé une vidéo d’une minute sept secondes diffusée par la chaîne de télévision Africanews, titrée : “Tunisie : des manifestants réclament l’expulsion de subsahariens sans-papiers”. Dans cette séquence, mise en ligne le 8 juin 2026, le média indique que des manifestants se sont rassemblés devant le siège du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Tunis afin de réclamer l’expulsion de migrants en situation irrégulière originaires d’Afrique subsaharienne.
D’autre part, des articles, pour la plupart publiés par des médias tunisiens, défendent la position officielle tunisienne selon laquelle le pays reste attaché à son identité africaine, protège les droits des migrants, combat la désinformation et cherche à gérer la migration irrégulière par des solutions légales, humanitaires et coopératives.
Les tensions xénophobes et racistes en Tunisie sont principalement alimentées par une instrumentalisation politique de l’immigration, un contexte socio-économique dégradé, et le rôle du pays comme zone de transit vers l’Europe.
Le pays a déjà connu des vagues majeures de violences anti-migrants, notamment en février 2023, lorsque le président tunisien Kais Saied a prononcé un discours virulent affirmant que l’immigration clandestine subsaharienne est un complot visant à modifier la démographie de la Tunisie.
Face à cette tension, les dirigeants des pays d’Afrique subsaharienne ont réagi en multipliant les opérations de rapatriement pour secourir leurs ressortissants bloqués, tout en négociant des accords consulaires avec Tunis et en organisant des retours volontaires en partenariat avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Plusieurs gouvernements d’Afrique de l’Ouest dont la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Nigeria ont affrété des vols spéciaux pour rapatrier en urgence leurs citoyens bloqués dans des conditions précaires.
En 2023, la gestion de cette crise par les autorités tunisiennes a été vivement critiquée par de nombreuses organisations internationales. Des vagues d’arrestations et d’expulsions collectives, notamment vers les zones frontalières désertiques, ont été signalées, suscitant l’inquiétude d’Amnesty International et de Human Rights Watch. Des programmes de « retour volontaire », coordonnés par l’Organisation internationale pour les migrations, ont également été intensifiés pour rapatrier une partie des migrants dans leurs pays d’origine.
En clair,
Les images relayées dans la vidéo virale, ne montrent pas une poursuite de migrants par les agents des forces de l’ordre en Tunisie. Elles montrent plutôt une opération de contrôle menée par les services d’immigration en République dominicaine.