Hors contexte : aucun avion rempli d’enfants en provenance du Tchad n’a été arrêté à l’aéroport de Niamey   

La vidéo selon laquelle un avion en provenance du Tchad pour l’Espagne a été arrêté lors d’un atterrissage imprévu à l’aéroport de Niamey, parce que l’avion portait une cargaison pleine d’enfants enlevés, est hors contexte.

Une vidéo partagée sur TikTok et relayée sur d’autres réseaux sociaux depuis quelques jours laisse croire qu’un avion en provenance du Tchad pour l’Espagne, a été arrêté lors d’un atterrissage imprévu à l’aéroport de Niamey, parce qu’il transportait des enfants enlevés. 

La vidéo de 2 minutes 19 secondes a été publiée le 12 février 2024 par le compte Tiktok Actualités avec ce commentaire en haut en rouge : “un avion provenant du Tchad à destination de l’Espagne… défaillant s’arrête à l’aéroport de Niamey. Ce n’était pas prévu ! Étonnante découverte : le cargo est plein d’enfants enlevés à leur famille”

Dans la vidéo figure dans le coin supérieur droit, le logo de l’agence de presse basée aux Etats-Unis Associated Press (AP). La vidéo montre dans un premier temps des hommes et femmes réunis dont certains sont des blancs vêtus d’ un gilet noir avec l’inscription en rouge « children rescue » qui veut dire « secours d’enfants ». Ensuite, on y voit environ une centaine d’enfants regroupés qui pleurent. Puis vient l’ex-président tchadien, Idriss Deby Itno entouré d’autres personnes qui parle d’un enlèvement d’enfants tchadiens et de réfugiés soudanais du Darfour.

La vidéo a été commentée plus de 1 500 fois, avec plus de 19 000 mentions “J’aime” à la date du 22 février 2024. Mais elle est sortie de son contexte. 

Capture d’écran de la publication TikTok

Cette vidéo a bien été tournée au Tchad par l’AP, mais elle date de 2007. Elle montre plutôt des enfants tchadiens et soudanais que l’ONG “L’arche de Zoé” essayait de rapatrier en France pour les faire adopter par des familles françaises. 

Vérifications

Contacté par notre rédaction, l’auteur de la vidéo n’a pas répondu quant à la source de son information.

Les recherches d’images effectuées dans search by image n’ont pas permis de retrouver l’origine de la vidéo. D’autres recherches, effectuées avec des mots clés par notre rédaction, ont permis de retrouver l’intégralité de cette vidéo dans les archives de l’Associated Press. D’une durée de trois minutes et trente secondes, elle a été publiée par l’AP le 26 septembre 2008, indiquant le 28 octobre 2007 comme sa date de création. Elle a également été publiée par l’agence sur sa chaîne Youtube le 21 juillet 2015.  

Capture d’écran de l’archive de l’AP

La vidéo publiée par l’ Associated Press est une vidéo sans commentaire. On y voit des enfants dont certains sont en pleurs, des membres de l’équipage et de l’association “Arche de Zoé” interrogés par le président tchadien.  “Les emmener en Europe, est-ce pour les vendre aux ONG pédophiles ? C’est ce qui est à mon sens évident au vu de cette image que je n’aimerais jamais voir dans ma vie. Ou peut-être les tuer et vendre leurs organes. Ceci est inadmissible au 21ème siècle. Le monde entier doit en être témoin. Nous allons prendre toutes les mesures nécessaires, administratives et judiciaires, pour faire la lumière sur cet enlèvement des enfants tchadiens et les enfants des réfugiés soudanais “, déclarait Idriss Deby Itno dans la vidéo.    

La même vidéo a été publiée le 21 janvier 2021 par la chaîne Youtube « Dee’s world » qui signalait qu’un avion a été intercepté au Tchad avec des enfants volés. 

Une autre information sur cette même vidéo, diffusée sur Facebook et parlant de 2 000 enfants venus du Sénégal, du Mali, de la Côte d’Ivoire et d’autres pays, était partagée le 8 décembre 2019 par la page Radiosalam Bko Mali. Elle a été démontée par la chaîne internationale de télévision francophone TV5 Monde dans une vidéo publiée sur sa chaîne Youtube le 23 janvier 2020. TV5 Monde qui a partagé le même contenu diffusé par AP, explique qu’en 2007, l’ONG française d’aide humanitaire appelée “L’arche de Zoé” avait tenté de rapatrier 103 enfants vers la France avec pour objectif de les faire adopter par des familles françaises. Les responsables ont été arrêtés à l’aéroport d’Abéché, au Tchad, juste avant le décollage de l’avion. Certains membres de cette organisation ont par la suite été condamnés à huit ans de travaux forcés au Tchad. En 2007, l’ONG L’Arche de Zoé affirmait qu’il s’agissait des orphelins sauvés de la guerre au Darfour. L’enquête montrera pourtant que la plupart d’entre eux avaient bien au moins un parent vivant. 

Arche de Zoé, une association française 

Association française de la loi 1901, l’Arche de Zoé a été créée en 2004 avec pour objectif l’aide aux enfants orphelins et l’aide humanitaire. Selon l’encyclopédie en ligne collaborative Wikipedia, l’association a fait la une de l’actualité en octobre 2007, lorsque les forces de police du Tchad arrêtent tous les participants d’une opération, alors qu’ils s’apprêtaient à embarquer 103 enfants dans un avion affrété pour les emmener en Europe. Les principaux membres de l’association ont été condamnés aux travaux forcés pour « tentative d’enlèvement de mineurs tendant à compromettre leur état civil, faux et usage de faux en écriture publique et grivèlerie » par la justice tchadienne. Les peines des six membres de l’association seront commuées en 8 ans de prison ferme le 28 janvier 2008. Le président de l’association Éric Breteau et sa compagne Émilie Lelouch seront condamnés à 2 ans de prison ferme et à payer chacun une amende de 50 000 euros, au terme du procès en France, le 12 février 2013 par le tribunal correctionnel de Paris. Les quatre autres prévenus ont été condamnés à des peines de six mois et à un an de prison avec sursis pour deux d’entre eux. L’association a été condamnée à une amende de 100 000 euros et sa dissolution a été prononcée.   

Six citoyens français mis en cause 

L’affaire concernait six employés de l’organisation humanitaire française appelée L’Arche de Zoé. Ils sont arrêtés alors qu’ils s’apprêtaient à partir avec les enfants d’Abéché, une ville de l’est du pays située près de la frontière entre le Tchad et le Soudan. Selon ces travailleurs humanitaires, on leur aurait dit que les enfants étaient des orphelins de la région occidentale du Darfour, déchirée par la guerre, qui borde le Tchad. Ils ont déclaré qu’ils emmenaient les enfants hors du pays, en France, pour qu’ils y reçoivent un traitement médical, rapporte la radio internationale allemande, DW dans un article publié sur son site le 30 octobre 2007

Dans un article publié à la même date par National Public Radio (NPR) un réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des États-Unis,  le ministre tchadien de l’Intérieur, Ahmat Bachir, a déclaré que les suspects français pourraient être condamnés à 20 ans de travaux forcés dans une prison tchadienne s’ils étaient reconnus coupables. Malgré une grève de la faim entamée par les six suspects pour protester contre le tribunal tchadien et les accusations portées contre eux, ils ont été condamnés le 26 décembre 2007 à huit ans de travaux forcés par un tribunal tchadien. 

Capture d’écran de l’article de NPR

Le quotidien Afrik.Com expliquait, dans un article publié le 31 octobre 2007, que les 103 enfants enlevés par l’association française l’Arche de Zoé seraient, selon des données confidentielles tirées de l’enquête menée par l’UNICEF, le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU et le Comité international de la Croix rouge, originaires de la zone frontalière Tchad-Soudan. De son côté, la France continue de contester ses responsabilités dans cette affaire et rejette une partie de la faute sur les autorités tchadiennes. 75% parmi eux auraient leurs deux parents, ce qui contredit clairement la version des faits soutenue par l’association française. 

L’agence de presse Reuters a retracé l’évolution de l’affaire, depuis la condamnation des travailleurs humanitaires aux travaux forcés au Tchad, à leur rapatriement en France, dans une chronologie publiée sur son site le 28 décembre 2007.     

Sanctions infligées aux membres  de l’association 

Le journal français Libération, dans un article publié le 26 octobre 2007 sur son site précisait que le président tchadien Idriss Deby Itno a déclaré que les responsables de l’opération controversée et avortée visant à emmener en France une centaine d’enfants de l’est du Tchad et du Darfour (ouest du Soudan), seront « sévèrement sanctionnés ». Il a qualifié cette opération d’« inhumaine», « impensable » et « inadmissible » d’après les informations recueillies auprès de la présidence tchadienne.

D’après le magazine français Le Point, dans un article publié sur son site le 14 septembre 2010, les six membres de l’Arche de Zoé ont été arrêtés le 27 octobre 2007 dans l’est du Tchad alors qu’ils s’apprêtaient à emmener en France 103 enfants. Ils ont été condamnés deux mois plus tard à huit ans de travaux forcés par la cour criminelle de N’Djamena pour tentative d’enlèvements. Ils ont été transférés le 28 décembre 2007 en France, où leur peine a été convertie, le 28 janvier 2008, en huit ans de prison. Ils ont ensuite été libérés en avril 2008 à la suite d’une grâce du président tchadien.

En ce qui concerne les dommages et intérêts dans cette affaire, les membres de l’Arche de Zoé ont été condamnés au Tchad, à huit ans de prison et 6,3 millions d’euros de dommages et intérêts à verser aux familles des enfants. Si tous ont été graciés de leur peine de prison, le gouvernement tchadien souligne l’agacement des familles et affirme que “le gouvernement français s’était engagé à payer l’indemnisation aux parents de victimes, mais jusqu’à maintenant n’a rien fait “. Pourtant l’accord a été nié par la France.

Le 28 octobre 2007, le président français d’alors, Nicolas Sarkozy a qualifié l’activité de l’Arche de Zoé d’illégale et d’inacceptable. La France assure avoir tout fait pour dissuader les membres de cette organisation d’aller au bout de leur projet. Les six condamnés disent ne pas pouvoir payer les indemnités aux familles des enfants et que la France ne veut pas prendre en charge.

Conclusion :  la vidéo selon laquelle un avion en provenance du Tchad pour l’Espagne a été arrêté lors d’un atterrissage imprévu à l’aéroport de Niamey, parce que l’avion portait une cargaison pleine d’enfants enlevés, est hors contexte. Il s’agit d’un extrait d’une ancienne affaire qui n’a rien à voir avec le Niger, mais dont les faits s’étaient plutôt déroulés en 2007 au Tchad sous la présidence de l’ancien chef d’État tchadien Idriss Deby Itno.

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